Rencontre avec Yugen Blakrok pour la sortie de son nouvel album

Très active en Afrique du Sud depuis de nombreuses années, Yugen Blakrok s’est fait connaître du grand public grâce à sa participation à la BO de Black Panther sur le titre « Oops » accompagnée de Vince Staples et Kendrick Lamar. Alors que son nouvel album « Anyma Mysterium » vient de sortir, nous l’avons rencontré dans un bel appartement parisien, accompagnée de son producteur Kalif the Jahtmaster. Un interview mélangeant mysticisme, activisme, et hip-hop des années 90.

Salut Yugen, tu viens de sortir ton nouvel album il y a quelques semaines. Comment c’est déroulé le processus créatif sur cet album ?

Yugen Blakrok : On essaye de développer ça comme une expérience scientifique. On mélange nos énergies avec Kalif. On a essayé de faire différemment du premier album. Le premier album était une sorte de time capsule, une ode au hip-hop des années 90. Cet album, on est dans un esapce plus émotionnel, plus en rapport avec la Terre. Les sujets sont plus personnels. Parfois, Kalif va produire un beat, qui va dicter mon sujet d’écriture, et parfois ça va être le contraire, j’amène mon texte à Kalif et ça va l’inspirer pour sa composition.

Kalif the Jahtmaster : Je pense qu’on peut dire qu’on est très expérimental. On pense tous les deux que la musique ne vient pas de différents endroits, mais qu’elle vient des sentiments. On expérimente aussi beaucoup en live, on teste différents sons selon les concerts avant de trouver celui qui nous correspond le mieux. Pour « Gorgon Madonna » (le clip est à retrouver en fin d’article) par exemple, on était à un concert, on arrivait à la fin, on avait plus de chansons à jouer, puis Yugen avait ce texte, et j’avais un beat, et on s’est dit « allez on le fait ! ». Et ça a été la meilleure chanson de la soirée (rires). L’inspiration vient de nous bien sûr, mais aussi des gens qu’on rencontre avant même que les chansons soient enregistrées.

Cet album sort 5 ans après le premier, ce qui est plutôt rare de nos jours de prendre autant de temps. C’était un choix ?

K : Après « Return of the Astro-Goth » on a passé quasiment 4 ans sur la route. C’était pas un choix délibéré, mais on était occupé à tout préparer pour cet album justement, et à défendre le précédent en concert.

Y : Mais c’est aussi un choix typique. On préfère travailler en dehors du temps. Chaque chose à son propre timing, son propre espace. Et puis c’est l’industrie qui veux ça. Que les artistes restent toujours d’actualités. Mais tu finis saturés de sons, et tu perds cette inspiration. C’est impossible pour un artiste, quel qu’il soit, d’avoir autant d’inspiration en 6 mois qu’en 5 ans, et de pouvoir faire un album qui restera. On est réaliste avec nous même. On ne veut pas que le concept du temps nous presse. Je peux écrire une chanson en une semaine comme en un mois, mais c’est comme ça que je travaille et cela ne me mets pas la pression. Parce qu’une fois que c’est enregistré, c’est vrai. Mais la vérité ne vient pas facilement. Il faut creuser pour la trouver.

Comment c’est faite ta première connexion à la culture hiop hop ? C’était enfant ?

Y : En Afrique Du Sud, on a toujours eu beaucoup d’influence des États-Unis, surtout lorsqu’il s’agit du hip hop. Donc les premiers gros artistes mainstream à arriver chez nous on tout de suite capté mon attention. J’ai bien aimé le R’n’B, mais c’est surtout le rap qui m’a captivé, et plus je creusais, plus je trouvais de nouveaux artistes. D’abord Busta Rhymes qui était vraiment gros à l’époque, puis tu tombes sur le Wu-Tang, puis tu continues. Il y a tout une partie « subculture » dans le hip hop que j’aime. Le rap sombre, underground… c’est ce qui me plait.

K : Ma mère travaillait dans un théâtre, fréquentés par des écrivains, des gens engagés. Elle m’a donné 3 cassettes : Public Enemy, De La Soul et MC Hammer. Et j’ai fait qu’écouter MC Hammer pendant les six premiers mois (rires). Et un jour j’ai écouté Public Enemy et je suis devenu amoureux du hip hop ce jour la.

Ce nouvel album sonne vraiment sombre, et vous parlez beaucoup du temps. C’est un concept très important pour vous ?

K : Tout d’abord je pense que le monde est un endroit très sombre. Et chaque bon art est inspiré du monde qui l’entoure et par les gens qui le comprennent. Et l’Afrique Du Sud est un pays qui a eu beaucoup de périodes sombres, c’est une jeune démocratie. On est influencé par ce que l’on voit.

Y : Le premier album était vraiment un hommage au hip hop. Celui la est vraiment basé sur les sentiments. Il va plus loin que le hip hop, plus loin que les étiquettes. Même les gens pas forcément touché par le hip hop peuvent être touché par cet album car il véhicule des choses différentes de d’habitude.

K : Pour moi la beauté a aussi quelque chose de beau. Je suis plus touché par un album d’un artiste inconnu qui va parler de ses peines que par a grosse majorité des albums mainstream aux sonorités pop d’aujourd’hui. Je vois pas cet album comme un album sombre, mais comme un album beau. Il te fait ressentir quelque chose.

On retrouve malgré tout dans cet album une influence 90’s, certains sons comme « Obsidian Night » me fait penser à un son du Wu-Tang.

K : Oui car on a pas voulu tout changer non plus. On a essayé de mettre beaucoup de samples vocaux de ces années la. De toute façon, tout ce qu’on fait s’inspire de cette période la. C’est celle qui nous a amené au hip hop, et celle qui nous parle le plus.

Tu avais déjà une certaines notoriété il y a quelques années, mais ta participation à la BO de Black Panther t’as vraiment fait décollée. Comment cette connexion avec Kendrick Lamar est arrivée ?

Y : De nulle part (rires) ! C’était une expérience très trippant comme expérience. On était en train de parcourir l’Europe, alors recevoir cette invitation, pour un projet que je ne connaissait à l’époque, été un gros truc. Ça nous as permis de faire les choses qu’on voulait faire mais qu’on ne pouvait pas à cette époque. Je pense que Kendrick et son épique recherchaient des artistes hip hop d’Afrique. Et je suspecte, ou du moins j’espère qu’ils on trouvé ce qu’ils recherchaient quand ils sont tombés sur nous. Et même si Astro-Goth avait déjà quelques années, il restait actuel.

Kendrick est un artiste mainstream, mais il est surement l’un des meilleurs lyricistes du game actuellement. Il reste très engagé, continu à avoir des sonorités 90’s dans ces albums etc. J’imagine que c’était important pour vous ? De ne pas travailler avec n’importe qui ?

 Y : Je suis très sélective lorsqu’il s’agit d’une collaboration. J’accorde beaucoup d’importance aux sentiments et aux feelings qu’il va y avoir avec la personne avec qui je travaillerais. Alors quand Sounwave, le producteur de Kendrick m’a contacté, j’ai tout de suite été attentive parce que j’avais déjà beaucoup de respect pour lui en tant que producteur. Et ce que j’aime chez Kendick c’est qu’il, comme tu l’as dit, amène ce côté « lyrics » aux yeux du grand public, contrairement à pleins d’artistes qui vont se dire « ok j’ai de l’attention, alors je vais faire ce qui plait pour rester en haut de l’affiche ».

K : Et comme on disait précédemment, pendant ces cinq dernières années on a vraiment parcouru l’Europe et le monde, alors il cherchait peut être quelque chose de « Africain » mais aussi de « mondiale », qui parle aux gens en dehors des frontières de l’Afrique.

Tu es connue pour ton flow et tes lyrics, qu’est ce que tu penses de la scène rap actuelle, ou les rappeurs comme les auditeurs, n’y font plus très attention ?

Y : je pense pas forcément à ça, je ne m’intéresse pas trop à la trap (rires). Et je pense que ça a été comme ça à toutes les époques et dans chaque forme de musique, que ce soit le jazz ou le rock. Il y a toujours eu ce qui va faire vendre, et ce qui va faire réfléchir. Et je pense qu’il faut faire une distinction entre le hip hop et le rap. Le hip hop a une philosophie, le rap n’en a pas. Les gens aujourd’hui s’intéressent au rap, mais pas à la culture derrière. Et c’est pareil pour la plupart de ces artistes. Ils font du rap mais ne s’intéressent pas à leur propre histoire. Pour nous, tu ne peux pas préparer le futur, sans regarder derrière toi.

K : À l’époque, dans le jazz dans les années 70, chaque artiste avec son nouvel album apportait quelque chose de nouveau, de nouvelles règles.

Y : Le hip hop était une communauté avant, maintenant c’est plus de la compétition. La compétition a du bon bien sûr « oh ce nouvel album d’untel est fou, je dois faire mieux », mais maintenant on est plus dans une bataille d’égo, et ça ne peux jamais bien se finir.

K : Personnellement j’aime la trap. Il y a de très bonnes productions, et un côté transgressif, s’écarter du sample, et je respecte ça.

Vous venez tous les deux d’un pays qui est malheureusement connu pour l’Apartheid. Est ce que vous êtes le preuve que cette période est derrière nous ?

Y : Malheureusement non. Mais nous somme la preuve que cette idée a échouée. Il y a énormément de travail à faire encore. Le peuple sud-africain a été touché en son intime par cette période. Mais on va réparer ça. L’art va réparer ça. Cette discussion va réparer ça. Toute cette horreur ne nous définie pas, mais elle montre notre force, notre ténacité, notre esprit qui ne peut être détruit !

 

 

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