Interview : Solo

Membre du collectif Smells Team, à l’origine de la série de mix « Dope Shit Tape » sur notre site et des soirées Fat Laces, Solo, du légendaire groupe Assassin, revient pour Cyclones Magazine sur les liens entre la culture sneakers et le hip-hop. Mais pas seulement. Entre un top 3 de ses rappeurs/producteurs préférés et un retour sur l’héritage d’Assassin, il dresse un état des lieux de la scène hip-hop aujourd’hui. Entretien.

Cyclones : Est-ce que tu peux présenter le concept des soirées Fat Laces ?

Solo : Ce sont des soirées qui tournent autour de la culture hip-hop et bien évidemment le culte de la basket.

Pour toi, le lien entre le rap et la sape est évident ?

Dans la culture hip-hop, l’un ne va pas sans l’autre. Tu parles de hip-hop, tu parles de sapes et surtout tu parles de baskets.

Quelle est ta paire préférée ou ton top 3, si c’est difficile d’en ressortir une ?

Je peux dire que j’ai une paire préférée, c’est la Air Force One (qu’il a aux pieds, ndlr). Si je devais faire un top 3, c’est simple : Air Force One, Puma Clyde et les Adidas Superstar. Ces trois paires-là sont emblématiques depuis les années 80. Il y en a eu tellement que tu cites ces trois classiques, sinon tu ne t’arrêtes plus.

T’en penses quoi de la démocratisation des Jordan qu’on voit quasiment partout aujourd’hui ?

J’ai pas vraiment d’avis sur la question, ça ne me dérange pas. Je trouve qu’au début, avec les premières Jordan, il y a vraiment eu quelque chose qui s’est passé autour de ce truc-là et c’était assez simple, parce que super direct, il n’y avait même pas de questions à se poser. On passait carrément du sport au côté fashion. Surtout, c’était les premières paires qui arrivaient… [il s’arrête] J’allais dire que c’était les premières paires à arriver avec plein de couleurs, mais c’était déjà le cas des Puma. Avec les Jordan, c’est la première fois où j’ai vraiment ressenti la connexion entre le sport et la culture urbaine. Je te dis ça, mais je me rends compte que c’était déjà le cas avec les Converse. En fait, tout dépend où l’on se place. Mais effectivement, il y a eu un gros boum à ce moment-là.

Le concept des soirées Fat Laces vient du crew Smells Team, composé de Sidney, Mr. Rocket, DJ Phantom et toi. Comment s’est faite la connexion entre vous tous ?

Je faisais partie des Paris City Breakers qui étaient jurys dans l’émission de Sidney, H.I.P.H.O.P. Donc je le connais depuis toujours, depuis 82/83. Rocket, je dirais que c’est la troisième génération de développement du hip-hop. A partir du moment où on a commencé à sortir des disques avec Assassin, je pense qu’il s’est beaucoup intéressé à la mouvance. Il s’est rapproché de nous parce qu’il kiffait bien le groupe et qu’il venait de Saint-Denis comme pas mal d’amis qu’on avait là-bas : NTM et les Psykopat, avec qui il était assez proche. Au fil du temps, on a fini par se rencontrer, blaguer ensemble, puis on s’est rapprochés et on est devenus potes. Quand il a fait Smells Like Hip-Hop (une série documentaire sur trente années de hip-hop en France et diffusée sur Canal Street en 2012, ndlr), bien évidemment il m’a interviewé, et de là est née une certaine amitié qu’on a développée pendant qu’il était en train de réaliser ce docu. Il a fini par avoir une idée : rassembler différentes personnes autour de cet amour de la culture hip-hop. Il a eu l’envie de faire des soirées autour du docu. Il y a eu celle de lancement où j’ai mixé. Après, il en a fait une ou deux en lien avec le docu, mais en province où il nous a réunis, Sidney, Phantom et moi. Ça a tellement bien pris qu’on s’est dit que c’est un truc qu’on devait faire ensemble. Comme tout ça tournait autour de Smells Like Hip-Hop, ça a donné Smells Team.

« Némir, Deen Burbigo, je trouve ça plus qu’intéressant »

Quand on a parlé avec Phantom, on a senti qu’il était plutôt old school et pas forcément attiré par la scène actuelle. Est-ce que c’est pareil pour toi ?

Je la suis, mais de là à dire que je suis au fait des trucs, non. Je vais sur mes 50 piges, donc être à l’affût du dernier truc c’est plus compliqué qu’avant. Je ne suis pas réfractaire à ce qui peut se faire de nouveau, mais on va dire que les intentions et le contenu ne sont pas exactement les mêmes, donc ça me parle un peu moins. Je pense aussi qu’il y a du bon à prendre et c’est l’évolution normale du truc. Je suis ni pour, ni contre, bien au contraire.

Qui sont les emcees de la nouvelle génération qui te plaisent ?

En France, Némir, je trouve ça plus qu’intéressant, Deen Burbigo aussi. Tout ce qui est de l’Entourage, je suis moins au fait [Deen Burbigo fait pourtant partie de l’Entourage, ndlr]. J’ai écouté une partie de l’album de Nekfeu, quelques titres d’Alpha aussi. J’écoute un petit peu comme ça, mais je ne peux pas dire que je suis vraiment ou que je suis dans le courant.

Et aux États-Unis ?

Comme je suis curieux, c’est comment je tombe dessus ou comment ça me tombe dessus. Je ne passe pas mon temps à gratter la dernière nouveauté du pe-ra cainri. Ça reste encore un mélange de toutes les écoles pour moi, et j’ai besoin de ce truc. Je ne suis pas spécialement à l’affût des trucs new school, tout comme je ne passe pas mon temps à ne chiner que des trucs old school ou des trucs qui seraient middle.

Une question qu’on pose souvent : si tu pouvais choisir des artistes, vivants ou morts, pour la collaboration ultime, qui tu prendrais ?

Eh bah dis-donc ! C’est super dur comme question. Il y en a tellement qui déchirent, que ce soit des producteurs, des rappeurs ou des graphistes. Parce que quand on parle de projets, moi je vois ça dans l’ensemble. C’est autant la musique, le rap, que les visuels que tu vas mettre en avant autour de la pochette ou de la vidéo. Donc c’est compliqué ce que tu demandes. Chez les photographes, j’aimerais bien faire des photos avec Glen Friedman. C’est le mec qui a fait une passerelle entre la musique blanche hardcore et le rap à une certaine époque. C’est quand même lui qui faisait toutes les photos et tous les visuels de Def Jam au début. Un mec comme ça, j’aimerais bien. Avec Haze aussi, le graphiste qui a fait les logos de tous les groupes old school que tu peux imaginer : Beastie Boys, Run DMC, EPMD, Public Enemy, LL Cool J. Le mec a marqué une époque. Au niveau de beatmakers, Rick Rubin, Eric B, Premier, Buckshot… Donc te dire que je vais en choisir cinq ou dix, ce n’est pas possible. Et c’est la même pour les rappeurs. Les new school comme J. Cole ou Kendrick reviennent à un truc sensé. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas faire la fête mais il y a un minimum. Ça change la donne. Je réécoutais des trucs de Guru, c’est d’une puissance. Tupac, pareil. De son vivant j’étais pas sur-fan du gars, mais quand tu réécoutes bien son œuvre, tu te dis : « Ouais, quand même ! ». Biggie, LL Cool J, Milk Dee d’Audio Two, EPMD… Y en a trop ! Un truc idéal, c’est pas possible.

Un top 3 alors.

C’est tellement vaste qu’on va cloisonner. Top 3 rappeurs ? Putain, c’est dur ! Bon, Rakim, ça c’est sûr. Nas. Big Daddy Kane. Je dirais ça parce que ça peut changer dans cinq minutes. Pour les beatmakers, ce n’est pas dans l’ordre mais je pourrais dire Erick Sermon, Dr Dre, Primo [il hésite entre chaque nom]. Et encore, je t’ai dit ça dans les beatmakers, non, je reviens en arrière, je rewinde [mime le geste du DJ qui fais tourner un vinyl à l’envers]. Je dirais Marley Marl, Primo, Dr. Dre. Euh, non. Je change encore. J’essaie de les classer en fonction de l’influence que chacun a eue sur moi. [Il s’arrête et réfléchit] Allez, Erick Sermon, Marley Marl et Dr. Dre.

« Les rappeurs new school comme J. Cole ou Kendrick reviennent à un truc sensé »

Assassin est un groupe mythique, mais à titre personnel, tu penses – sans prétention – avoir laissé un héritage sur le rap français ?

Je pense que c’est évident. Je sais que j’ai marqué un certain pan de la culture pour la simple et unique raison que j’ai traversé les époques. Je suis là depuis le début. C’est-à-dire que depuis 82, depuis que j’ai été piqué par ce truc, ça ne m’a pas lâché. Maintenant, on avance et on fait avec. Quand je dis on fait avec, ça veut dire que c’est comme ça, point barre. Je ne vais pas passer mon temps à me remémorer ou être dans le reminiscing. Le truc avance. Aujourd’hui, ce sont d’autres personnes, on se passe le relais. Pour quelqu’un né dans les années 90, ce sera plus un Booba, un Oxmo ou Time Bomb, des gens qui ont développé la culture. Ce que j’apprécie dans mon parcours, c’est que j’ai eu l’effet marquant de chaque époque. Tant mieux pour moi.

Parmi les emcees de la nouvelle génération, quels sont ceux pour toi qui ont repris le flambeau et ont marqué la leur ?

Fut un temps, ce n’était pas juste un rappeur mais plutôt des crews. Et ces crews pendant les années 90 ont plus marqué le truc, comme La Cliqua, Time Bomb ou la Mafia Underground. Il y avait toujours des têtes de gondoles, mais c’était plus un crew dans son ensemble qui marquait. Pour moi, c’est cette génération-là l’âge d’or du rap français. Ça ne veut pas dire que qualitativement c’était mieux que d’autres époques, mais il y avait un foisonnement qui faisait que c’était sur-actif. Cette époque-là est vraiment pas mal.

L’année 2015 a été pour beaucoup la meilleure en termes de sortie, que ce soit aux États-Unis ou en France…

[Il coupe] Impossible.

Pourquoi ?

Déjà, ne serait-ce qu’en termes de diversité et de contenus. On peut dire ce qu’on veut, mais cette année ne pourra jamais être aussi ouverte que ne l’a été l’année 1995. Il y a des années qui marquent : 88, 95 et puis après je dirais les années 2000, mais pas 2015. Au niveau qualitatif et quantitatif, tu peux difficilement faire mieux que 95.

Qu’on aime ou pas, il y a pourtant eu des grosses sorties, PNL [il grimace], l’avènement de Gradur, Booba qui sort deux albums en un an…

D’accord. 1995 : la Cliqua, Mafia Underground, rien que ça déjà. Et tu peux rajouter le disque de « La Haine ». Après, si tu vas dans le détail, tu as la Cliqua qui juste avant, en 94, a sorti leur truc, tu as Time Bomb qui a sorti sa compil. C’est juste en rap français et je ne te parle pas de trucs encore plus périphériques comme l’album de Sens Unik, celui d’Assassin, que je viens de quitter, « Homicide volontaire », apparemment le plus marquant de leur discographie, IAM et « L’école du micro d’argent ». Je parle de ce qui me paraît évident mais je suis sûr que j’en oublie beaucoup.

« Avant, quand tu écoutais Oxmo, la Cliqua, Assassin, NTM ou IAM, pas un ne rappait pareil »

Tu as fait une grosse grimace quand j’ai parlé de PNL. Tu en penses quoi de ce groupe ?

C’est les goûts et les couleurs. Ça ne me touche pas. Pour autant, je ne dis pas que c’est de la merde ou quoi que ce soit. En fait, ce qui commence à me déranger dans toute cette forme de rap, parce que pour moi c’est une forme de rap, c’est qu’entre le voisin, son propre voisin et le voisin du voisin du voisin, si tu les écoutes : même placement rythmique, même genre de contenu et musicalement, une différence tellement mince entre les uns et les autres que ça devient une espèce de truc consanguin où t’as l’impression, qu’au niveau du genre et de ce qu’ils développent, ils ont tous forniqué ensemble pour faire le même album. Je trouve ça un peu compliqué. Avant, quand tu écoutais Oxmo, la Cliqua, Assassin, IAM ou NTM, il y en avait pas un qui rappait pareil. Et sur les choix musicaux, il y en a pas un qui faisait les mêmes que son voisin. Parfois, on se retrouvait sur un même morceau, par exemple : deux personnes qui vont utiliser la même boucle mais de manière différente. La ressemblance s’arrêtait là. A mon goût, Gradur, certains trucs que feraient Booba, au niveau du style, ils sont tous dans la même veine. Quand t’écoutes Public Enemy, Big Daddy Kane, EPMD, LL Cool J, c’est pas le même truc. Tous ces gens-là, c’est comme s’ils étaient sur la même autoroute à faire du stop-car sur quatre voies. Il y a quatre voies et ils sont douze.

Depuis quelques années, faire du rap n’a jamais été aussi facile et accessible, notamment grâce aux avancées technologiques. Ce qui est une bonne chose d’ailleurs. Mais est-ce que ce n’est pas cette facilité de créer plus rapidement, plus facilement qui a permis l’émergence de « cette forme de rap » que tu dénonces ?

Ce n’est pas une histoire de facilité technologique, c’est une histoire de mode de fonctionnement. Aujourd’hui, on consomme. On est vraiment dans un truc de consommation. A la différence, avant, quand on parlait de culture hip-hop, c’était un signe de reconnaissance et surtout un signe d’appartenance. Maintenant, on est réellement dans ce dont on a parlé pendant des années concernant cette culture : dans un effet de mode. La mode, c’est quelque chose qu’on consomme. On n’est pas habité par la mode. Aujourd’hui, ils ne sont pas habités par cette culture. Ils consomment un truc qui leur donne l’illusion d’appartenir. Pour moi, c’est une illusion. Le fait d’être habité faisait que tu allais chercher les trucs. Dans cette culture, tu te sentais appartenir à tel ou tel courant. T’avais le courant Native Tongues, les supposés hippies de la culture hip-hop, t’avais les mecs hardcore, comme nous, genre « on a un cerveau, on est conscient mais en même temps on rentre dans le lard », et t’avais les mecs festifs. Ma vision aujourd’hui, c’est qu’il n’y a pas ce truc. Ça se dit hip-hop, mais je ne suis pas sûr que ça tient compte de ce que représente cette culture. Si tu leur demandes une définition, il y en a plein qui seraient embêtés.

« Ce qui me motive, c’est le b-boyism »

A ton époque, on sentait que les influences musicales ne se limitaient pas à un seul style. Aujourd’hui, le rap est devenu mainstream et on sent que c’est pour beaucoup de rappeurs – pas tous – l’unique courant musical influent.

Il y a toujours d’autres courant musicaux. La question c’est comment toi tu veux te positionner : est-ce que tu veux te positionner dans un courant qui est déjà en place ? La différence avec nous, c’est qu’on avait besoin de se faire une place. Et pour y arriver, il faut rendre ton truc plus attractif que ce qui se passe déjà. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Ceux qui se réclament de cette culture se font une place avec des choses préexistantes et prémâchés. Il n’y a plus cet aspect de vouloir se dépasser. Je ne le ressens pas. C’est juste une différence.

Tu as fait pas mal de choses durant ta carrière : danseur, rappeur, DJ, producteur. Comment définirais-tu le Solo d’aujourd’hui ?

C’est le même qu’il y a 20 ans. C’est un b-boy. Peu importe le domaine, ce qui me motive avant tout, c’est le b-boyism, et peut-être que demain, ce sera la cuisine. Pour nous Français, il y a le frites-merguez. Donc si un jour, quelque chose devient le frites-merguez du b-boy, ça se trouve que je le ferai. C’était la danse au début, c’est ce qui m’a motivé et je l’ai fait. Cette culture me sert à créer une place dans la société là où on ne m’en proposerait pas, voire là où il y en avait carrément pas. Le côté que j’ai d’être b-boy, c’est ça.

La dernière fois que tu as vu Rockin Squat c’était en 2009. Est-ce qu’on pourrait s’attendre à une nouvelle re-formation un jour, même pour un concert ?

J’en doute. On dit « qui vivra, verra » mais j’en doute. Je peux me tromper mais j’ai pas l’impression que ce soit le chemin que ça prenne. On prend différemment chemin.

Et quel est ton chemin ?

Là où la vie me mène.

Un mot pour la fin ?

Smells like Hip-Hop !

Propos recueillis par Benito et Abdallah Soidri.

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